De l’effroi au plaisir : réflexion sur le cinéma d’horreur

film d'horreur

Pour certains, il est inconcevable de s’installer devant un film d’horreur alors que d’autres iront à l’inverse chercher la terreur, dans les conditions les plus effrayantes, seuls, dans la nuit, n’attendant que de se faire cueillir d’effroi.

Du plus loin que je me souvienne J’appartiens à la seconde catégorie et autant vous prévenir puisqu’on parle ici d’art et donc d’émotions, j’écris ces quelques lignes en totale subjectivité.

Avant de livrer mon témoignage et ma réflexion sur le sujet, il convient d’abord de délimiter ce qu’est le cinéma d’horreur.

Peu de genres peuvent se targuer d’être aussi diversifiés : Slasher (Halloween, Freddy), Exorcisme et possession (L’exorciste, Conjuring), Torture porn (Saw, Hostel), Rape & revenge (Dernière maison sur la gauche, Spit on your grave), Gore (BrainDead, Evil Dead), Giallo (Suspiria), Zombies (Zombie, Le retour des morts vivants), Fantastique (L’antre de la folie, L’échelle de Jacob), Science-fiction (The thing, Alien) et j’en passe !

Laissons la parole au père de l’horreur H.P. Lovecraft dont on pourrait transposer au cinéma cette citation « Pour savoir si l’on évolue véritablement dans l’étrange, le meilleur test consiste à se demander si l’on a suscité chez le lecteur un profond sentiment de crainte, et l’impression d’être entré en contact avec des sphères et des puissances inconnues ; si l’on a réveillé chez lui une attention stupéfaite, comme s’il tendait l’oreille pour guetter le battement d’ailes noires ou les grattements de silhouettes et entités extérieurs à l’extrême bord de l’univers connu.».

freddy

Alors venons-en à la question, quel est l’intérêt de s’infliger cette émotion désagréable qu’est l’épouvante ?

Aujourd’hui le cinéma d’horreur a perdu ses lettres de noblesse malgré une récente reconnaissance du métier avec les nominations de Grave aux Césars et de La forme de l’eau aux Oscars. Lorsqu’on analyse ces films sous un autre angle que celui de l’horreur on se rend compte que leurs propos collent parfaitement à l’esprit progressiste des institutions précitées : féminisme, tolérance, genre & identité, amour ou encore libération sexuelle de la femme.

Les films d’horreurs ne seraient donc pas uniquement destinés au simple sentiment de peur. Pour preuve, avant le règne de Blumhouse Productions (qui a malgré tout quelques fulgurances, on se souvient de Get Out) le cinéma d’horreur était un cinéma de grands cinéastes et non un amas de mauvais Jump Scare destinés à faire hurler les adolescents dans les salles de cinéma. Un Name Dropping s’impose afin de s’en rendre compte : Roman Polanski, David Cronenberg, Sam Raimi, Peter Jackson, John Carpenter, Wes Craven, William Friedkin, Ridley Scott, Steven Spielberg, Dario Argento, George Romero et j’en passe.

La plupart de ces réalisateurs avaient compris la nécessité de suggérer la peur plutôt que de la montrer. En matière d’horreur la règle du « Show, don’t tell » est exacerbée.

Imagine-toi une scène ou un monstre s’apprête à pénétrer dans ta chambre, la porte s’ouvre lentement, les bruits sont lugubres et la pression ne cesse de monter.

ça

Deux choix de réalisations :

  • Montrer le monstre face caméra: pari risqué, l’inconnu est toujours plus effrayant que ce que l’on voit, d’autant plus que la subjectivité de nos émotions peut faire sortir totalement un spectateur de la scène si ce qu’il voit ne se réfère à aucune de ses angoisses ;
  • Suggérer le monstre grâce au montage et aux ombres: comme pour la lecture, la suggestion permet au spectateur de remplir le vide par sa propre imagination, ses propres angoisses, ses propres traumatismes. Lorsqu’on ne sait pas, tout est possible.

C’est le même principe lorsqu’on découvre un personnage littéraire au cinéma dans le cadre d’une adaptation, la déception est systématique car notre imagination a déjà rempli ce vide par une interprétation qui nous est propre.

Prenons l’exemple du film l’Antre de la Folie (Mouth Of Madness) : une ambiance pesante, inquiétante s’émane pendant toute la première partie du film. L’ombre d’un auteur de romans d’épouvantes (comme mise en abîme du réalisateur) dont les écrits fictionnels semblent se confondre avec une réalité encore plus effrayante, plane au cours du récit. Néanmoins la pression retombe lorsque le film introduit le personnage de l’auteur face caméra, car en devenant incarné et identifié l’entité devient par essence moins inquiétante, moins pesante. On a toujours moins peur de ce que l’on connaît.

horreur

Dans un autre film Prince Of Darkness (du même réalisateur, John Carpenter), l’erreur « de montrer » n’a pas été commise et la menace restera vaporeuse et énigmatique jusqu’à la dernière seconde malgré bon nombre d’intermédiaires de représentation (le mal reste invisible même si on en voit plusieurs manifestations tout comme dans The Thing).

prince of darkness

Avant de s’intéresser à des interprétations plus psychologiques, une conséquence physiologique est le résultat de la peur : l’adrénaline. En effet en situation d’effroi, l’adrénaline est la réponse naturelle de notre corps. Lorsqu’on n’est pas en situation réelle, mais au chaud devant son écran de télévision ou dans une salle de cinéma, il ne reste plus qu’à jouir de cette adrénaline suscitée.

Si vous voulez… un bon film d’horreur, c’est comme un manège à sensations fortes : un tourbillon émotionnel dont on peut jouir de l’intérieur si on se laisse totalement saisir.

Mais encore une fois tout cela est subjectif et dépend de la sensibilité de chacun.

Cela peut dévier vers un certain masochisme, vouloir se faire peur, toujours plus peur. La recherche du film d’horreur absolu, qui saura nous terroriser davantage que notre premier souvenir horrifique marquant s’apparente à la recherche de revivre la jouissance d’un premier shoot.

shining

Le genre Rape & revenge s’est d’ailleurs concentré sur ce principe masochiste, en délaissant la peur de l’étrange par une peur plus terre à terre : celle du viol. Le viol correspondant généralement au premier segment du film avant de passer dans un registre plus sadique : la vengeance. En couplant deux fantasmes (viol et vengeance ou comment faire une parabole du sadomasochisme) le Rape & revenge propose à ses spectateurs de faire ressentir l’insoutenabilité de la violence exacerbée avant de les soulager par une vengeance violente d’autant plus jouissive.

La métaphore du viol est d’ailleurs souvent reprise en seconde lecture de certains films comme Alien ou l’Exorciste : la perte de contrôle du corps (la possession pour l’exorciste, le parasite pour Alien), les références sexuelles non masquées (la parole du démon pour l’exorciste, la forme phallique pour Alien), l’absence de consentement et de reconstruction personnelle après traumatisme.

alien

Le caractère social des films d’horreurs ne s’arrête pas là. On peut citer George Romero et ses zombies comme critique de l’aliénation capitaliste (comportement consumériste des zombies dans le film du même nom, en effet ceux-ci se rendent au centre commercial par automatisme, lieu principal du film). Ou encore Invasion Los Angeles de Carpenter où ce sont des extraterrestres qui cloisonnent ce comportement.

invasion los angeles

Le cinéma d’horreur touche à nos émotions, à notre condition sociale et à nos fantasmes. C’est pour ça et tout ce que ça peut provoquer de viscéral que j’aime m’infliger l’épouvante.

Texte écrit par Alvin

 

Dexter.jpg

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s